L’Occultisme et le Troisième Reich
Eric Kurlander est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Stetson, spécialiste de l’Allemagne du début du XXe siècle. Il a publié notamment The Price of Exclusion. Ethnicity, National Identity and the decline of German Liberalism 1898-1933, Bergahn Books, 2006 et Living with Hitler. Leberal Democrats in the Third Reich, Yales University Press, 2009. Il nous propose avec Hitler’s Monsters. A supernatural History of the Third Reich
(New Haven, Yales University Press, 2017) une synthèse, issue de huit
ans de recherches, sur un sujet qui effraie les universitaires et
fascine les amateurs de faits étranges : les relations qu’entretint le
national-socialisme avec l’occultisme.
Parmi les points soulevés
par cet ouvrage, Eric Kurlander revient sur la mythique Société Thulé,
présenté régulièrement comme une société secrète aux ramifications
étendues, mais qui n’était en réalité qu’un modeste groupuscule
extrémiste de droite munichois (il avait environ 250 membres). Il nous
montre aussi que si plusieurs hiérarques du parti national-socialiste
étaient fascinés par l’occultisme, comme Rudolf Hess (le numéro 2
jusqu’à son départ au Royaume Uni en 1941), passionné d’astrologie, ou
Heinrich Himmler (le chef de la SS à compter de 1929), qui a mis en
place des rites païens (de baptême, de mariage ou d’enterrement) pour
ses SS, d’autres le rejetaient, comme Martin Bormann ou Alfred
Rosenberg. Hitler eut une position plus ambiguë : influencé par
l’occultisme, il en rejetait certains aspects. Surtout, il n’avait pas
la même fascination qu’Himmler pour le paganisme germanique :
fréquemment, il brocardait ses lubies.
Il analyse également
l’intérêt des nazis pour les thèses d’un autodidacte autrichien,
l’ingénieur Hans Hörbiger, qui postulait l’idée d’une lune de glace
tournant par le passé autour de la Terre. Pour cet idéologue, la Lune et
la plupart des planètes étaient recouvertes d’une épaisse couche de
glace, et plusieurs lunes de glaces auraient été les satellites de la
Terre avant de s’écraser sur notre sol, la dernière ayant provoqué le
déluge biblique. Notre lune ne serait que la quatrième et elle devrait,
un jour, s’écraser sur la Terre. Hörbiger a parallèlement insisté sur
l’importance de la race aryenne dans l’émergence de la civilisation,
ainsi que sur ses origines atlantéennes. Cette thèse connut un grand
succès dans les milieux ésotériques germaniques de l’époque, mais aussi
dans les milieux nazis : Hitler y était favorable selon ses Libres propos sur la guerre et la paix.
Ce succès fut tel qu’une Société Hörbiger fut constituée après le décès
de son inventeur en 1931. Himmler l’intégra en 1936 dans le centre de
recherche de la SS, l’Ahnenerbe.
Eric Kurlander consacre
également un chapitre sur l’intérêt pour le paganisme. Un nombre non
négligeable de nazis, surtout dans la SS, étaient membres de structures
néopaïennes ou avaient une sympathie pour cette nouvelle forme de
religion. En outre, la politique antichrétienne du régime, à partir de
1935, a laissé croire à plusieurs observateurs (principalement
chrétiens) à un régime foncièrement païen. Cela est plus compliqué :
persécuter les chrétiens (catholiques et protestants), condamner les
valeurs chrétiennes (vues comme des valeurs de faibles) n’est pas
synonyme d’adhésion à une conception païenne de la religion. Les
néopaïens coexistaient au sein du parti nazi avec les Chrétiens
allemands (frange du protestantisme allemand désirant se séparer de
l’Ancien Testament, juif). Enfin, l’auteur revient dans ce chapitre sur
deux points concernant l’Inde. Le premier porte sur la tentative de
création d’une division SS indienne (la légion SS de l’Inde libre). Là
encore, rien de païen : les nazis ont utilisé un nationaliste indien
(qui est célébré comme un libérateur en Inde), Subhash Chandra Bose, à
armer un groupe de nationalistes indiens. Ce groupe était destiné à
combattre en Inde pour affaiblir les Britanniques. Le second point
traite de la fameuse expédition au Tibet de scientifiques nazis, financé
par la SS : L’objectif était simplement de faire de l’anthropologie
raciale, comme il y en avait tant à l’époque, et non de chercher le
berceau occulte des Aryens.
Le dernier chapitre « Nazi
Twilight », sur les armes secrètes nazies, est très surprenant quant à
la naïveté de l’auteur sur les sources utilisées : il s’appuie sur des
écrivains comme Nick Cook, un ancien journaliste de télévision qui
s’intéresse à l’ufologie. Kurlander a beau, de temps à autre, émettre
des réserves et utiliser plus ou moins le conditionnel, il bâtit à son
tour une « histoire », complètement légendaire des ces prétendues armes
secrètes… De fait, le corpus étudié, disponible en bibliographie n’est
pas hiérarchisé et ressemble à une collection des informations étranges
sur le Troisième Reich.

Cet ouvrage est très intéressant pour une autre raison, à l’origine de son écriture : ces thématiques fascinent l’homme des XXe et XXIe siècles. Depuis la parution du Matin des Magiciens
de L. Pauwels et J. Bergier en 1960, à l’origine de cet engouement, il
n’y a pas un mois sans que ne soit publié un ouvrage sur les aspects
magiques du nazisme. Au-delà de la simple curiosité, des groupes
néonazis s’y réfèrent, tant en Europe qu’aux États-Unis, l’intégrant
dans leur idéologie, et affirmant qu’il s’agit de la vraie nature de ce
régime criminel. Surtout, l’idée d’un nazisme fondamentalement magique
sert de matériau à des œuvres de culture populaire : des dizaines de
films s’en inspirent. Pensons aux aventures d’Indiana Jones (Les aventuriers de l’arche perdue, La dernière croisade), à la bande dessinée Hellboy et à son adaptation cinématographique, à des jeux vidéos comme Wolfenstein 3D, à sa suite Return to Castle Wolfenstein, etc. Nous baignons dans l’idée que le national-socialisme fut un mouvement magique.
Si ce livre soulève des
questions importantes sur l’irrationalisme du Troisième Reich, il n’y
répond pas toujours de façon satisfaisante comme nous l’avons fait
remarquer. Surtout, il ne faut pas oublier cependant que cet aspect
reste secondaire dans la compréhension du national-socialisme. En effet,
tous les nazis ne baignent pas dans l’ésotérisme ou l’occulte. Nous le
retrouvons chez Himmler et Hess, voire chez Hitler. Ce sont des
personnages importants, c’est vrai, mais Goebbels, Goering ou Rosenberg
ne s’y intéressaient pas et méprisaient ouvertement ces thèses. Pour le
dire autrement, ce n’est l’occulte qui est au cœur du nazisme, mais le
nazisme qui permet à Himmler de les promouvoir. Les nazis ne furent pas
les seuls à s’intéresser à ces questions. Ainsi, le maréchal Hugh
Dowding, qui commandait la RAF en 1940, « parlait » avec les pilotes
morts. Ce fait est passé inaperçu. Cela aurait été Goering, il y aurait
plusieurs dizaines de livres plus ou moins sensationnaliste dessus…
Les différents travaux de Christian Ingrao (Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS) et de Johann Chapoutot (La loi du sang : penser et agir en nazi),
pour ne prendre que des spécialistes français, ont montré que les
cadres nationaux-socialistes étaient des diplômés universitaires, avec
une forte proportion de possesseur d’un ou plusieurs doctorats. En
effet, le régime fut aussi et surtout un monstre de rationalisme et de
scientisme. Ainsi, les nazis furent parmi les premiers à lancer une
campagne scientifique contre le cancer. Cet aspect double
(irrationalisme/rationalisme) est la caractéristique de ce régime :
Himmler était passionné par l’occultisme et le néopaganisme, mais il a
organisé rationnellement l’assassinat industriel des Juifs et Tziganes
d’Europe.
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